Angélique Kidjo : « Les rythmes afro-cubains ont bercé toute l’Afrique »

À l’occasion de la sortie de son album « Célia », et avant de monter sur la scène du Bataclan, l’iconique artiste béninoise nous a fait l’amitié d’un entretien et d’un a cappella sur le toit du journal le « Point ». Un sacré moment  !

Kinshasa, Zaïre, octobre 1974. Les poids lourds Muhammad Ali et George Foreman se préparent pour le match de boxe du siècle avec six semaines de retard, pour cause de blessure. Le président Mobutu Sese Seko a mis tout le pays et le monde noir en particulier en ébullition avec son festival « The Rumble in the Jungle ». C’était l’époque « black is beautiful », « I’m Black, I’m proud ». À ce volet sportif, le chantre de la « zaïrisation » du Congo ajoute un volet culturel, sur l’idée originale du trompettiste sud-africain Hugh Masekelaet de son producteur Stewart Levine. Ils marqueront à jamais l’histoire de la musique afro-cubaine et tout un continent. Se succèdent sur la scène d’un stade bondé de 80 000 personnes : James Brown, BB King, Miriam Makeba, la Fania All-Stars de Johnny Pacheco et Jerry Masucci mais surtout Celia Cruz : le public vibre. « Quimbara Quimbara Cumba Quimbamba Eh Mama Eh Eh Mama… Fania ! …¡ Azucar  ! », une chanson composée en 1974 par le Portoricain Junior Cepeda. À l’époque déjà il se murmure que « c’était comme si la Terre lui avait ouvert la bouche pour parler et chanter ».

Celia Cruz, comme une leçon d’histoire

Ursula Hilaria de la Caridad Cruz Alonso dite Celia Cruz est une pionnière dans tous les sens du terme. Femme noire, née en 1925 dans le quartier Santo Suárez à La Havane, lorsqu’elle commence à se faire connaître avec son groupe La Sonora Matancera, en 1959, personne d’autre ne lui ressemblait. Aucun artiste cubain n’avait ainsi mis au premier plan les éléments africains de son identité. Sur le continent américain, la musique, la danse et les pratiques religieuses inspirées par les survivances de la culture africaine ont longtemps été interdites ou condamnées. C’est avec l’orchestre du musicien portoricain Tito Puente en 1966 qu’elle fait ses premiers enregistrements pour le label Fania. Dans sa musique, ses paroles et sa tenue vestimentaire, la reine Cruz évoque sans détour les cérémonies de Santeria (Quimbara, yemaya, baila yemaya, etc.). Ses robes flamboyantes étaient un pur syncrétisme caribéen : à la fois colonial espagnol et afro-cubain, elles étaient inspirées du style appelé bata cubana, porté par les danseuses de rumba. Même son cri bien connu ¡ Azucar  ! peut être interprété comme un clin d’œil à ses ancêtres esclaves qui récoltaient du sucre. « La plupart d’entre nous à cette époque sont nés ici aux États-Unis ou avons grandi à New York, avec l’influence du rock, du jazz, du blues. C’était trente années d’influence des musiques afro-américaine. De l’autre côté, nous cumulions trente années de musiques latines comme le mambo, le cha-cha-cha, la bachata, le Boogaloo. Alors nous avons changé d’approche. Nous avons pris toutes ces musiques et mises sous un même toit, que nous avons appelé salsa. C’était une identité commerciale », a raconté plus tard Johnny Pacheco, le célèbre producteur.

La Fania All Stars et l’odysée musicale cubaine

Longtemps comparée à la Motown pour sa capacité à produire des tubes, la Fania All Stars a vraiment marqué un tournant en allant ainsi puiser dans la fierté croissante de l’Amérique latine avec des paroles plus engagées au plan politique et sur l’identité. Les groupes de « salsa » sont devenus populaires de la Colombie au Pérou et ont été un grand unificateur avec l’Afrique centrale et de l’Ouest. À l’ère de la colonisation espagnole de l’Amérique du Sud et centrale, environ 700 000 Africains ont été emmenés à Cuba. Les autorités politiques et ecclésiastiques espagnoles font pression sur elles pour qu’elles acceptent le catholicisme. Mais un certain nombre d’entre eux, qui venaient s’installer dans les régions les plus reculées de l’est de Cuba, bénéficiaient d’une plus grande liberté pour pratiquer leurs propres traditions africaines. Beaucoup ont très subtilement conservé les liens avec leurs traditions ancestrales en mélangeant les saints catholiques aux noms des divinités des systèmes spirituels orisha.

Un juste retour des choses

Dans les années 1960, Cuba intègre le bloc de l’Est et joue un rôle majeur dans l’Afrique postcoloniale. Ce sont ainsi des centaines de milliers de Cubains qui partent combattre au Congo, en Angola, en Guinée-Bissau… Mais les tentatives d’exportation de la révolution en Afrique se sont soldées par des échecs cuisants. Finalement, c’est bien dans le domaine culturel que les legs semblent les plus solides, en particulier sur le plan musical. Subjugués par les Charagua et cha-cha-cha de l’Orquestra Aragon, la rumba du Congo a pris son envol et la salsa a imprégné les plus grands orchestres. En Guinée, au Sénégal, au Mali, le Bembeya Jazz national, l’orchestre Baobab et les Maravillas, Gnonnas Pedro et l’Orchestre Poly-Rithmo de Cotonou mettent les sons cubains à l’honneur. Dans l’ex-Zaïre, après avoir appris des rudiments d’espagnol Tabu Ley Rochereau avait pu intégrer l’African Jazz de Joseph Kabasele. C’est le début de la déferlante de la rumba congolaise. C’est aussi en Afrique que la carrière de Celia Cruz connaît un second souffle. La reine de la salsa ne fait pas seulement référence à ses racines africaines, elle délivrait à travers sa musique un message d’autant plus politique qu’elle fuit le régime de Fidel Castro, qui vient de renverser le dictateur Fulgencio Batista. Le lendemain de son départ, sa musique a été bannie de la radio. Elle n’a même pas été autorisée à rentrer pour enterrer sa mère.

Angélique Kidjo dans le grand bain de l’afro-cubain

Angélique Kidjo a vécu le raz-de-marée cubain alors qu’elle se trouvait toujours au Bénin, son pays d’origine encore sous le régime marxiste-léniniste du général Mathieu Kérékou. « Plus jeune, avec mes amies, j’ai vu Celia Cruz chanter au Bénin. Son énergie et sa joie ont changé ma vie. C’était la première fois que je voyais une performeuse puissante sur une scène. Sa voix était percutante et ses chansons ont eu une résonance mystérieuse avec moi. De nombreuses années plus tard, j’ai appris qu’elle chantait les chansons en yoruba qui avaient été interprétées au Bénin il y a 400 ans », nous confie l’artiste passionnée par ce projet fou mené avec le multi-instrumentiste et percussionniste martiniquais David Donatien. Après avoir célébré son idole Miriam Makeba ainsi qu’Aretha Franklin, Nina Simone, ou encore la Togolaise Bella Bellow dans différents projets, Angélique Kidjo a mis ses pas dans ceux de son aînée. Comme une évidence. « Je sentais qu’elle était une sœur perdue de l’autre côté du monde. Comme moi, elle a vécu l’exil d’une dictature et a toujours été fière de ses racines, de ses racines africaines. De la même manière que je voulais ramener le rock and roll en Afrique avec le projet Remain In Light de Talking Heads, je veux maintenant rendre hommage à cette voix incroyable et à ces chansons qui réunissent les racines de la musique religieuse africaine et l’Afrobeat. » Ceux qui ont vu Angélique Kidjo chanter le 11 novembre dernier sous l’Arc de Triomphe devant soixante-dix chefs d’État n’ont pas oublié le regard désapprobateur d’un Donald Trump ou celui encore plus transperçant de Vladimir Poutine. Cette révolte est l’autre point commun que partagent ces deux femmes de lutte et d’engagement, qui ont fait des sacrifices au nom de leurs convictions.

 

Rayonnante de bleu après avoir attaché son foulard en pagne, légèrement maquillé, et avant d’interpréter » Cùcala », le titre qui ouvre l’album, Angélique Kidjo ne peut s’empêcher alors d’entendre les percussions africaines dans la voix de Celia Cruz. Elle a enquêté de longues années aidée de son amie Diane Reeves pour mieux faire ressortir cette structure familière des tambours, de la « Clave », ce « 3-2 » typique de la musique afro-cubaine – du « son » (né à la fin du XVIe siècle à Santiago de Cuba) joué sous diverses formes dans de nombreux rituels animistes, du Congo à la Côte d’Ivoire en passant par le Mali et le Sénégal. Ajouté à cette musicalité, des références fortes à plus de 200 divinités appelées orishas. Oggun, Yemeya, Onrula, Obatala, Oshun et Chango : toutes des divinités communes à la sphère du vaudou – Bénin, Togo, Nigeria qui ont survécu et perduré au Brésil, à Haïti et à Cuba, où le régime marxiste n’avait pas réussi à tuer la religion santería. Pour son projet, la diva béninoise a travaillé entre Paris et New York avec les meilleurs arrangeurs, compositeurs et musiciens comme le batteur nigérian Tony Allen, l’acolyte de Fela Kuti, ou encore Meshell Ndegeocello qui tient la basse. Shabaka Hutchings, le saxophoniste ténor londonien, apporte sa touche de fraîcheur aux côtés de la fanfare béninoise The Gangbé Brass Band, 25 ans d’expérience au compteur  ! Sur plus d’un titre les accents cuivrés du groupe se font entendre haut et fort. À elle seule, la photo de la pochette, cliché stylé signé Omar Victor Diop, présage déjà de l’optimisme ambiant. Ne pas hésiter à écouter, la cumbia « La Vida es un carnaval », composée par l’Argentin Victor Daniel et interprétée par Celia Cruz en 1988. Vingt ans plus tard, cette injonction invitant à danser et laisser le bon temps rouler fait merveille chez Angélique Kidjo. Dans cette version revisitée, la chanteuse et ses musiciens libèrent l’africanité des sons du tuba, du saxophone en plongeant dans l’éthio-jazz. Sur les titres « Elagua », « Quiramba », ou « Baila Yemana », les orisha, Chango, la divinité du tonnerre, qui apporte la pluie, mouille le sol d’où vient la vie et nourrit les arbres et les plantes sont convoqués, honorés, célébrés. « Toro Mata » tout en nuances Afrobeat rend hommage aux esclaves noirs du Pérou. Du sur-mesure pour la grande Kidjo.

* Angélique Kidjo « Celia » (Verve / Universal) 2019.

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