Marie Chantal Uwitonze : « La diaspora africaine est la 6e région du continent »




ENTRETIEN. Avec comme objectif de mobiliser les Africains de la diaspora au service du développement du continent, cette Belgo-Rwandaise multiplie les initiatives et s’en explique.

Femme pressée, Marie-Chantal Uwitonze préside l’African Diaspora Network in Europe (ADNE). Bonne connaisseuse des arcanes des institutions internationales, notamment européennes à Bruxelles où elle réside, cette hyperactive a choisi de mettre en contact tous les acteurs intéressés par le continent par l’entremise d’une manifestation, le Global Diaspora Week, qui va se tenir dans la capitale européenne pendant 10 jours à partir du 5 octobre. Elle s’est confiée au Point Afrique à ce propos.

 Pourquoi avoir créé l’ADNE ?

Marie-Chantal Uwitonze : Le Réseau de la Diaspora africaine en Europe (African Diaspora Network in Europe) est né pour pallier la faible implication des diasporas dans la conception et la mise en œuvre des politiques de développement. Ensuite, il était important de combattre la stigmatisation de la migration et des Africains vivant en Europe. Sur le Vieux Continent, beaucoup de personnes confondent les réfugiés, les migrants économiques, les personnes venues faire leurs études en Europe et ceux qui travaillent dans leurs pays d’accueil comme experts. En tant qu’acteurs de développement, les diasporas ont un énorme potentiel inexploité en matière de création d’emplois et de renforcement de capacités, en matière d’entrepreneuriat aussi, de financement du développement, de transfert de connaissances, de compétences et de technologies. Les fonds qu’ils envoient sont plus importants que l’aide publique au développement (plus de 60 milliards de dollars par an), c’est dire…. Or elle reste marginalisée en tant qu’actrice. Les enjeux auxquels font face nos deux continents, l’Afrique et l’Europe, exigent de ne laisser personne à la traîne. Il faut associer les diasporas à la recherche des solutions durables. Dans ce sens, notre organisation vise à créer des outils pour mettre en place des synergies et mener un dialogue structuré avec les autres partenaires de développement dans les pays d’accueil et dans les pays d’origine.

Qui visez-vous par cette initiative ?

Beaucoup de personnes de la diaspora veulent lancer des projets de développement durable dans leur pays d’origine, mais il n’y a pas assez d’instruments pour faciliter cette contribution. Il faut accompagner ceux qui veulent repartir en les aidant à se connecter aux écosystèmes locaux, pour investir, joindre une entreprise ou une administration, etc. Nous œuvrons à créer une dynamique d’accompagnement de ces initiatives et à faciliter les échanges entre la diaspora et les institutions des pays d’origine comme ceux des pays d’accueil. Par ailleurs, nous sommes membres du Policy Forum on Development, plateforme mise en place par la Commission européenne pour faciliter la concertation avec la société civile et les autorités locales. Nous militons ainsi pour une meilleure implication des diasporas dans la conception et la mise en œuvre des politiques de développement.




Quelle influence ces diasporas peuvent-elles avoir ?

Les diasporas connaissent les cultures et les contextes sociaux de leur pays d’origine. Elles maîtrisent également plusieurs compétences obtenues en Europe. Elles peuvent participer de façon constructive au dialogue et à l’élaboration de politiques de développement. De fait, la semaine de la diaspora, célébrée à l’initiative de l’ADNE, vise à mettre en valeur ce potentiel qui confirme que la diversité participe à la réussite de nos deux continents. En marge de cette manifestation, il y a un prix de l’Entrepreneuriat de la diaspora africaine, une manière de récompenser des solutions innovantes pour le développement en Afrique. Cette meilleure compréhension ds diasporas est indispensable pour l’interculturalité et le vivre-ensemble.

Quel écho rencontre votre initiative dans les diasporas, dans les pays d’origine et dans les pays européens ?

Depuis la création de notre réseau en 2015, beaucoup des diasporas s’intéressent à ce qui se passe au sein des institutions. Les institutions européennes font également des efforts. Entre notre première déclaration au Sommet de La Valette sur la Migration et aujourd’hui, il y a eu un grand changement dans le paysage des relations entre l’Union européenne et les diasporas. Beaucoup de recommandations de cette déclaration ont trouvé un écho positif, bien que tardivement, auprès de l’Union européenne. La Commission européenne vient d’adopter un instrument de financement de projets de la Diaspora (Facility for Diaspora) pour soutenir la création de plateformes collaboratives facilitant la participation de la Diaspora dans le développement. C’est une des recommandations contenues dans la déclaration de 2015.

Notre combat a toujours été d’abolir la barrière qui sépare les diasporas et les institutions publiques au niveau des pays, mais aussi au niveau de l’Union européenne et de l’Union africaine. Le fait que le Parlement européen patronne officiellement le lancement de la semaine de la diaspora et qu’il accueille en son sein les membres de la diaspora venus de partout en Europe est très significatif. Le Parlement européen a ainsi organisé le 24 septembre 2018 une audition publique spécifiquement dédiée à l’implication des diasporas dans le développement.L’édition 2016 de la semaine de la Diaspora avait été organisée en collaboration avec l’Union africaine. En effet, l’Union africaine reconnaît la diaspora comme étant la 6e région du continent. Beaucoup de pays ont, depuis longtemps, créé, dans les ministères des Affaires étrangères ou séparément, des départements dédiés à la Diaspora (Rwanda, Sénégal, Mali, Nigeria, Éthiopie, Togo…). Ces structures permettent de diffuser des informations sur l’évolution des pays au sein de leurs communautés basées à l’étranger et facilitent la participation accrue de la diaspora dans la construction de leurs nations d’origine. Les entreprises privées ont de plus en plus recours aux personnes qualifiées issues de la diaspora. Partout en Afrique et dans la Diaspora, il y a un élan positif pour rechercher ensemble des solutions. La création de ponts et des réseaux renforce certainement ce mouvement prometteur.

Quelles actions concrètes soutenez-vous ?

Nous sommes en train de créer une base de données d’experts de la diaspora africaine qui servira de ressource centralisée pour différents projets de développement. Des personnes qualifiées, où qu’elles soient, pourront ainsi participer au renforcement de capacités des institutions publiques, des entreprises, des hôpitaux, des industries, des écoles et des universités, etc. Nous avons commencé par le domaine des nouvelles technologies. Nous sommes convaincus que la digitalisation a un énorme potentiel pour la réussite des objectifs de développement durable (ODD). En Afrique, les entrepreneurs issus de la diaspora développent des solutions innovantes adaptées aux besoins des populations. De nombreuses start-up innovantes émergent dans la diaspora pour créer des solutions qui améliorent le niveau de vie des populations et les rapprochent des services publics (santé, éducation, énergie, transport). Au Nigeria, l’application Find A Med développée par un expert de la Diaspora en 2015 permet aux usagers de trouver le centre de santé le plus proche et de créer un profil médical, ce qui facilite le diagnostic en cas d’urgence. L’application a permis au pays de contenir la crise Ebola en permettant de diffuser des informations sur les symptômes et en alertant les médecins plus rapidement.




Nous travaillons également sur un projet de création d’un « fonds de la diaspora » qui devrait permettre d’investir dans des projets communautaires durables et de fournir des moyens de financement supplémentaires pour des start-up. Nous avons lancé le mouvement She Solidarity pour permettre aux femmes migrantes et à celles de la diaspora de rencontrer les femmes décideuses publiques et privées pour parler des problèmes spécifiques auxquelles elles font face tels que les discriminations à l’embauche. Nous avons une double barrière à franchir, sans compter les violences physiques. Il y a un combat féministe à mener en plus de celui contre le racisme.

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