N’Dia Anon Félix : « Nier sa tradition, c’est nier son existence »

N’DIA Anon Félix est maître-assistant en sociologie à l’université Félix-Houphouët-Boigny à Abidjan en Côte d’Ivoire et membre du Groupe de Recherches en socio-anthropologie appliquées en santé et vieillissement (GRESA). Il donne son ressenti grâce à sa participation au festival Bimoko et montre la nécessité de valoriser les traditions.

 Vous avez séjourné à Boko au Congo pour assister à la deuxième édition du Festival international des Traditions du Congo, quelles sont vos impressions ?

N’DIA Anon Félix : Je pense que c’est un honneur et un plaisir pour moi car c’est la première fois que je suis invité à participer à un tel évènement grandeur nature sur l’importance de nos traditions au Congo Brazzaville. C’est une initiative à soutenir et à encourager parce qu’il tente d’éveiller la conscience de toutes et de tous sur l’un des projets les plus nobles de la civilisation africaine, à savoir « la valorisation de la tradition africaine au 21e siècle » qui, depuis longtemps, est quelque peu rangée aux oubliettes avec le contact de la modernité. Alors, il convient de ressusciter les traditions africaines dormantes partout où le besoin se fait sentir. Car un peuple sans tradition est un homme sans âme.

Au moment où on court pour conquérir les nouvelles technologies, qu’est-ce qui peut expliquer l’attrait vers la tradition ?

N’D.A.F. : La période précoloniale a connu une expression plurielle de la tradition africaine. L’avènement de la période coloniale a voulu nier la richesse de ce sacré enfoui dans le cœur et l’âme de l’Africain. Avec la colonisation, le « nègre », qualifié de sauvage, a vu ses pratiques culturelles et sacrées foulées aux pieds. Ce, avec la complicité de ses frères « nègres ». Il a fallu les recherches scientifiques d’égyptologues et d’historiens africains tels que Cheick Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Théophile Obenga pour démontrer la profondeur, la sagesse de l’identité culturelle de l’Afrique. À ce propos, la grande désillusion de l’Afrique a été de constater que les objets culturels ont été volés et vendus dans des musées disséminés à travers le monde. D’où cette interrogation : comment peut-on refuser de reconnaître la grandeur et la noblesse de la tradition africaine et, à contrario, être friand des objets utilisés pour magnifier cette tradition ? En Côte d’Ivoire et au Ghana, au Congo de même, les chefs traditionnels ont été reconnus par la Constitution. Ils participent de facto à l’animation de la vie culturelle, sociale et politique de leur pays du fait qu’ils sont les dépositaires et les garants de la tradition. Il est vrai, et ne le nions pas, la tradition n’est pas parfaite. Pour la parfaire, il faut la confronter avec d’autres traditions afin que du brassage de celles-ci naissent un élément moteur du développement des traditions à travers le monde. À cet effet, les traditions, au sens large du terme, doivent s’inspirer du modèle initié par les religions dites « révélées », à travers le dialogue inter-religions. L’Afrique peut initier un dialogue inter-traditions. Car c’est dans la confrontation des pratiques, dans l’explication et la compréhension des faits que s’aplanissent les préjugés, les incompréhensions, les inimitiés et les délits de condamnation. Dans ces différentes manifestations, la tradition africaine ou, plus largement, les traditions africaines doivent s’insérer dans le processus global de la modernité.

 En tant que sociologue, pensez-vous que les cultures africaines peuvent résister devant l’influence de la modernité ? Et comment ?

N’D.A.F. : La modernité doit s’adapter à la tradition et non le contraire. La tradition, surtout africaine, peut être considérée comme la mère des traditions. En effet, Assata Fall disait dans son étude sur la tradition africaine que le monde s’en est inspiré pour créer ce qu’il contient aujourd’hui. Cela fut le cas singulier des Indo-européens et surtout des anciens Grecs fondateurs de la civilisation dite « occidentale » dont sont issues les cultures européennes d’aujourd’hui. Les ancêtres grecs des civilisations occidentales sont allés s’informer, se former et s’initier aux connaissances, au savoir-vivre et au savoir-faire de l’Égypte-africaine. Parmi ces fondateurs du faux ‘’miracle grec’’, on peut citer Hérodote, Aristote, Pythagore, Thalès, Platon, etc., qui ont tous puisé leur savoir en Afrique mère auprès des scribes, prêtres et savants qui les ont formés et inspirés durant des dizaines d’années. Ces Grecs eux-mêmes en ont témoigné. Ils l’ont écrit. Les anciens Égyptiens aussi. D’autres chercheurs l’ont prouvé. Les savants Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga l’ont confirmé. La tradition africaine tient une place primordiale dans le processus de connaissance du monde. La réussite des Africains viendra de la valorisation du patrimoine traditionnel. Car nier sa tradition, c’est nier son existence, donc perdre son âme.

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