Salif Keita, « l’autre Blanc »

« Un autre Blanc », sorti chez Naïve Records, assume avec fierté l’albinisme de son auteur Salif Keita, dont ce serait le dernier album. Alors, chant du cygne ou nouveau départ ? Le Point Afrique a voulu en avoir le cœur net.

Salif Keita n’est pas exempt d’une certaine réserve, voire de timidité. Avec ses cinquante ans de scène au compteur, l’homme à la voix d’or de Djoliba dort peu. Lors de l’entretien qu’il nous a accordé, la fatigue se ressent, masquée par ses lunettes noires. L’artiste garde en permanence un port élégant. Celui qu’arboraient les musiciens des Ambassadeurs du motel de Bamako, cet orchestre flamboyant où Salf Keïta officiait au chant, animant les belles nuits du Mali des années 70. Le chanteur a cette réputation d’être perfectionniste vis-à-vis de lui-même et de ses musiciens. Fin janvier, il s’est produit à l’Institut du monde arabe, pour un showcase acoustique. Accompagné seulement par une deuxième guitare et par deux choristes, dont la talentueuse Julia Sarr, le maestro a livré la quintessence de son art, épanoui et serein. Pourtant, son autre Blanc est issu d’une gestation difficile. Il lui a fallu six ans, après Talé, sorti chez Universal en 2012. L’album a été enregistré entre son studio Moffou à Bamako et les studios Bois et charbon à Vitry-sur-Seine et Ferber à Paris, pour les voix et cuivres. Salif Keïta a ouvert son studio Moffou* à Bamako en 2001, en même temps qu’un club éponyme : « C’était plus facile d’enregistrer la majorité du disque à domicile », souligne-t-il. « À part les featuring, j’y ai reçu tous les intervenants, bassiste, batteur, guitariste… Un autre Blancbénéficie de valeurs sûres : le bassiste Alune Wade, le batteur Paco Séry, Hervé Samb à la guitare lead, les claviéristes Jean-Philippe Rykiel et Cheick Tidiane Seck… « C’est rassurant d’être entouré par de bons musiciens, estime Salif Keïta. Mais, sincèrement, ce disque, je l’ai fait avec des amis, une famille. Tout le monde a participé  ! »

Un adieu discographique ?

Sorti épuisé du processus de création, le chanteur de 69 ans a décidé, au grand dam de ses fans, de ne plus poser sa voix sur un disque : « Même si je n’arrête pas la musique je vais prendre un peu de repos, tempère-t-il. Ce n’est pas facile de faire un album. Ça prend du temps. Et puis la période des disques est révolue. » Salif Keïta a lui-même connu l’âge d’or des succès de ventes. En 2002, son classique Moffou avec le titre « Madan » s’est écoulé à plus de 100 000 exemplaires. « Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Tout le monde fait des singles, morceau par morceau », regrette-t-il. Avant de nous redonner un espoir : « J’arrête d’enregistrer… sauf cas particulier. Si un grand musicien comme Carlos Santana, le génie de la guitare au doigté universel, avec lequel j’ai souvent travaillé, me dit je veux être dans ton album, là, je viens  ! » L’appel à Carlos Santana est lancé  ! Santana aurait dit de Salif Keita que c’est la voix la plus belle et la plus émouvante du monde. Tous les espoirs sont donc permis…

Le combat pour la différence

« L’autre Blanc », qui se détache sur la photo en noir et blanc du disque signée Thomas Dorn, c’est bien sûr Salif Keita : « Au Mali, je suis un autre Blanc, un Blanc qui a un papa et une maman noirs. On pourrait presque dire que j’ai du sang noir. » Le chanteur a grandi à Djoliba, un village au bord du fleuve Niger. Il a souffert toute sa vie d’avoir été rejeté par sa famille en raison de sa différence. Marqué au fer rouge par les discriminations que subissent les siens, l’artiste a dédié son album Folon (1996) aux albinos. De façon emblématique, il a intitulé un autre opus de 2009 La Différence. En 2005, Salif Keita a posé un acte fort en lançant une fondation de défense des albinos basée principalement au Mali. En 2014, les Nations unies ont décrété le 13 juin Journée internationale de sensibilisation à l’albinisme : « Ça nous a donné un bon coup de pouce. On s’est sentis plus respectés. Ceux qui traitent les albinos comme des animaux ou les tuent sont maintenant obligés de se cacher. Avant, ils commettaient leurs crimes au grand jour. Ça existe malheureusement toujours. Mais ils sont obligés de le faire plus discrètement. Dans certains pays africains, en période électorale, des albinos continuent d’être sacrifiés. » De son côté, la Fondation Salif Keita essaie de faire pression sur les gouvernements africains où ces exactions sont commises sur les albinos : « On réclame des enquêtes pour que les coupables soient punis. Mais on sait qui sont les vrais coupables, les patrons, c’est-à-dire les politiciens. Ce sont ceux qui ont le pouvoir de l’arrêter qui sont des commanditaires », dénonce-t-il. Au cours de ses tournées, le chanteur essaie de sensibiliser au sort des personnes albinos… mais le chemin reste long. À titre indicatif, environ 75 albinos auraient été tués en Tanzanie entre 2000 et 2016, selon les chiffres des Nations unies.

Fierté

Dans son combat contre les discriminations, Salif Keita est soutenu par sa fille, la championne d’athlétisme paralympique Nantenin Keita : « Je suis très fier d’elle. Je ne voulais pas qu’elle traverse en Afrique les problèmes que les albinos vivent et que j’ai vécus  ! Je l’ai amenée en France à l’âge de 3 ans. J’appréhendais. Mais il faut être honnête sur le fait que les Européens l’ont aimée et adoptée tout de suite. Par rapport à moi, elle a eu la chance de vivre dans un milieu dans lequel elle n’a reçu que de l’amour. Elle a su d’elle-même qu’il fallait avoir le courage de se battre. Et elle s’est battue  ! » De fierté il est aussi question sur le premier titre d’Un autre Blanc : « Were Were ». « C’est la fierté de l’Afrique. Were were veut dire en malinké nous sommes fiers  ! Nous sommes contents de ce qu’ont accompli les panafricanistes disparus comme Sankara, Lumumba, Kwamé Nkrumah, Mandela… » Déjà, le premier album sous le nom de Salif Keïta Mandjou, en 1978, était dédié au président Ahmed Sékou Touré. Le leader controversé, qui l’a fait décorer de l’ordre national du mérite guinéen, a contribué à propulser sa carrière dans la sous-région.

Sur un autre titre de son nouvel album Syrie, le chanteur malien prend comme point de départ la guerre civile déclenchée dans ce pays depuis 2011 pour dénoncer tous les conflits armés dans le monde : « Ceux qui provoquent une guerre sans penser aux conséquences sur les plus démunis ne sont pas de bonnes personnes, tacle-t-il. Ces gens n’ont pas d’état d’âme. Ils ne pensent pas aux femmes et aux enfants exposés aux tirs de balles, et qui se retrouvent sans endroit où aller. »

Son pays, le Mali, endeuillé par une guerre de 2013 à 2015, est régulièrement la cible d’attaques terroristes : « Ce sont toujours des innocents qui meurent, déplore-t-il. C’est comme si ces atrocités étaient faites exprès pour diminuer la population terrestre. On ne peut pas comprendre ça. Comme les criminels ne peuvent pas avoir accès aux patrons, aux têtes, ils s’en prennent au bas peuple sans défense. » Sur un registre plus léger et dansant, le maestro a sorti un single, « Tonton » : « Quand une fille de chez nous épouse un homme plus âgé, elle appelle son mari Tonton. » Son inspiration, Salif la tire aussi de la vie de tous les jours et de discussions avec son public. C’est ainsi qu’a germé la chanson « Bah Poulo » : « C’est l’histoire d’une femme peule qui ne comprenait pas ma langue. Mais, parce qu’elle aime mes chansons, elle a appris à parler bambara et malinké. C’est très fort, ça  ! Ça montre que la musique est un bon fil conducteur. C’est un outil formidable pour œuvrer pour la paix et la communication entre tous. »

Pléthore d’invités

Le « vieux père » a fait les choses bien en invitant sur son disque la crème de la crème : Angélique Kidjo, Lady Smith Black Mambazo, ou encore Alpha Blondy en duo sur le très spirituel « Mansa fo la » : « On a passé de très bons moments ensemble avec Alpha quand j’habitais à Abidjan. J’ai connu ses débuts avec l’album Jah Glory, et les morceaux Bintou were were et Brigadier Sabari. Avec Angélique**, on a fait beaucoup de plateaux de festivals en commun. C’est ma sœur. Elle est bien placée pour parler des mamans africaines et de leur combat. Itarafo, c’est l’histoire d’une maman qui se bat pour garder son enfant. » Sur Ngamale, Salif Keita a amplifié sa voix en utilisant un vocoder, comme pour mieux se frotter au puissant groupe vocal sud-africain LadySmith Black Mambazo : « Ce sont des guerriers qui chantent en zoulou. Ils ont assuré  ! Je suis fils de maître chasseur. Je leur ai proposé cette chanson sur la bravoure des chasseurs mandingues. » Comme souvent dans la tradition orale, il s’agit d’une petite fable : « Le boa qui avale le porc-épic, oh, quelle calamité  ! » En conviant le jeune pape de l’afro-trap MHD et la chanteuse nigériane afro-pop Yemi Alade, le « parrain » tend la main à la nouvelle génération : « Je voulais faire un mélange intergénérationnel, explique-t-il. J’ai fait une tournée pendant deux semaines en Afrique du Sud et au Swaziland avec Yemi Alade. Je l’ai prise sur le titre Diawara fa parce qu’elle a une attitude cool et qu’elle chante très bien. »

Cinquante ans de carrière

Mine de rien, ça fait cinquante ans que Salif Keita occupe le terrain  ! « C’est cinquante ans d’apprentissage, on n’en connaît jamais assez », a-t-il confessé modestement à nos confrères de TV5 Monde. D’abord voix de velours du Super Rail Band de Bamako de 1968 à 1973, il a été ensuite avec les Ambassadeurs du Motel pendant cinq ans, de 1973 à 1978 : « Ce sont de bons souvenirs », commente-t-il. Je n’en suis pas déconnecté. Si vous écoutez attentivement Un autre Blanc, j’ai essayé de ne pas trahir l’esprit des arrangements orchestraux du Rail Band et des Ambassadeurs. Je me suis vraiment orienté dans cette direction artistique. » En clin d’œil à cette période, on retrouve le guitariste du Super Rail Band Djélimady Tounkara sur « Ngamale ».

En 1978, face à une situation politique intenable, Salif Keita quitte le Mali pour Abidjan avec son mentor, le regretté Kanté Manfila : « On a créé les Ambassadeurs internationaux jusqu’en 1983. Ensuite, le groupe s’est cassé et j’ai commencé ma carrière solo. » La suite est connue. Aujourd’hui, il est l’ambassadeur incontesté de son pays : « C’est bon pour le moral. Ça veut dire que la musique a une importance. Ça donne le courage aux jeunes gens d’en faire, de persévérer dedans et de considérer cela comme un métier à part entière. » Le chanteur est conscient du symbole qu’il représente : « Nous sommes tous nés pour servir la machine sociale. Chaque personne est une pièce à conviction. Refuser d’assumer son rôle serait une lâcheté. C’est ce que je fais  ! »

Pour la suite, le chanteur va présenter Un autre Blanc au cours d’une tournée prévue du mois d’avril jusqu’à la fin de l’été. Ses yeux brillent quand il évoque un projet qui lui tient particulièrement à cœur : « J’aimerais un jour faire venir des musiciens albinos sur scène et mélanger la nouvelle et l’ancienne génération. Je pense par exemple à Kalash Criminel, qui est un très bon rappeur albinos, français, d’origine congolaise. II faut qu’on frappe un bon coup et qu’on montre que l’albinisme n’est pas une malédiction. Bien au contraire  ! On peut en être fiers  ! »

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