[ Tribune ]: la culture de l’oisiveté au Congo




Unité, Travail, Progrès, telle est la devise du Congo-Brazzaville. Sur presque toutes les entrées des bâtiments administratifs et des entreprises publics congolais est écrit l’horaire légal du temps de travail. En théorie, la journée de travail débute tôt (7 h 30) pour se terminer tôt l’après-midi, à 14 h30 ou 15 h00 au plus tard. D’où la nécessité de se rendre dans les administrations le matin pour toute démarche importante.

Dans la réalité, les petites mains qui font tourner toute la machine administrative et même dans les entreprises de l’Etat, les fonctionnaires arrivent sur leur lieu de travail aux environs de 8H30 pour les plus dynamiques, les cadres et les petits chefs, qu’ils soient véhiculés ou pas arrivent vers 9H30. Les dirigeants et les chefs eux n’arrivent pas à leur lieu de travail avant 10H00.
Ici, le travail est presque une activité secondaire ou même un loisir, on va au travail pour faire acte de présence, pour figurer sur le cahier d’émargement ou pour simplement rencontrer les copains et les collègues, tout le monde est démotivé, très peu de personne trouve de l’intérêt à leur travail. La nonchalance est le maître mot du travailleur congolais, la pression est quasiment prohibée dans tous les services.

Dans les bureaux ou les ateliers, chacun donne la priorité à la gestion de ses propres petites affaires privées, de ses combines ou de « ses situations compliquées à régler » à travers le téléphone portable. Chaque congolais possède au moins deux appareils de téléphones portables pour pallier aux caprices des réseaux téléphoniques. Les chefs et les cadres font de même (priorité aux combines et aux affaires privées), ceux-ci utilisent leurs petits pouvoirs jusqu’à l’usure et ne veulent surtout pas céder leur place. Interdire l’usage du téléphone portable pendant les heures de service ? Personne n’y pense car chacun est convaincu qu’un coup fil peut sauver une vie mais, quand on demande à chaque usager des téléphones portables combien de vie a-t-il déjà sauver ? La réponse ne cadre jamais avec son assertion.




La première chose qui frappe dans le monde du travail au Congo-Brazzaville c’est la population vieillissante de ceux qui travaillent alors que les jeunes, plus nombreux dans la population sont cantonnés dans les travaux subalternes ou dans la débrouillardise qui est qualifié d’INFORMEL pour faire beau. Même les cambrioleurs se reconnaissent être dans l’informel.
Ici, tout est compliqué, dès qu’on leur parle de ponctualité, les fonctionnaires congolais vous répondent avec un sourire jaune qu’ils pratiquent l’heure des congolais comme si les congolais avaient une heure particulière et quand on insiste en mettant un parallèle entre le respect et la ponctualité, ils vous catégorisent comme quelqu’un d’anormal sans se rendre que c’est eux qui ne sont pas normal. Les congolais sont généralement sincères dans leurs bêtises.

Les fonctionnaires congolais sont en général très mal payés, leurs salaires s’apparentent à une bourse d’étudiant (environ 250 000 F cfa), ils utilisent leurs téléphones personnels pour avancer dans le travail que l’Etat leur demande ou pour communiquer entre les services, ils doivent se débrouiller pour s’alimenter car beaucoup d’entreprises ou d’administrations n’ont pas de service de cantine. Certaines administrations ou entreprises n’ont même pas d’endroit pour les commodités et les fonctionnaires doivent se frayer un chemin vers les buissons (quand il y en a) pour les urgences. Les moyens de transports sont rares dans le pays et donc onéreux pour tous les habitants ainsi que pour les fonctionnaires qui doivent faire fonctionner le pays. Au sommet de la pyramide des fonctionnaires se trouve les intouchables, ceux que la république cajole comme de l’huile sur le feu : La fonction publique de la sécurité c’est-à-dire les militaires, nous en parlerons dans une prochaine chronique.
Vous avez dit que les fonctionnaires coûtent chers ? Alors essayer de faire fonctionner le pays sans eux.

Dans les administrations tout le monde perd du temps et en fait perdre aux autres, aucune capacité d’anticipation comme si l’éternité était un acquis. On remet toujours à demain sinon au surlendemain ce qu’on aurait pu faire le jour-même. Dans le monde du travail les délais sont des indicateurs dont personne ne tient compte, quand à l’heure, c’est une donnée purement indicative comme nous l’avons vu plus haut, une probabilité dont la variabilité peut aller jusqu’à une quinzaine de jour voir même un mois pour sortir un document dactylographié et signé. Pas étonnant donc que le Doing Business du pays soit au plus bas.
Pour la plupart, les raisons de ces retards chroniques au travail sont les mêmes : les embouteillages, la pluie ou les situations compliquées à gérer. Dans le passé il y avait des véhicules de ramassage des agents pour chaque administration, mais ça c’était dans le passé. L’effritement de la conscience professionnelle et la nonchalance seraient dues au copinage dans la gestion des carrières et des salaires, aux comportements anachroniques de la classe dirigeante qui s’offre des salaires exorbitants et s’enrichie impunément sans le moindre effort avec une obscénité qui dégoûte et démotive les meilleurs agents.




En fait dans la nouvelle culture congolaise de l’oisiveté inculquée par le Parti-Etat, le travail n’est pas une valeur cardinale ; la débrouille et les petites combines sont prioritaires. Quant à la compétence, c’est une autre histoire… Pour savoir qu’un travail a été exécuté par un congolais, il suffit de regarder la finition. Les congolais qualifiés ou hautement qualifiés sont rares sur les lieux où on aurait besoin d’eux à tel point que les entreprises même petites sont obligées d’avoir recours à la main d’œuvre étrangère. Il n’est pas rare de rencontrer des entreprises chinoises qui construisent des petites maisons de trois chambres. Dans la moyenne industrie on a souvent recours aux techniciens venant de la RDC voisine.
Pas de professionnalisme ou d’amour du travail bien fait chez les congolais, très peu de travailleurs qualifiés ou hautement qualifiés mais des salaires exorbitants à tel point que les entreprises privées préfèrent employés des non-congolais, voilà le tableau…

A l’Ecole Nationale de l’Administration et de la Magistrature (ENAM), les cours d’informatique se donnent de manière théorique, c’est-à-dire sans ordinateurs ni claviers. Les administrateurs congolais qui sortent régulièrement de cette école obtiennent pourtant des avancements avec effets financiers. On se demande bien sur quelles matières ils sont notés. Et puis, vous disent-ils avec arrogance et suffisance « de toute façon, qu’on soit présent à son lieu de travail ou pas, que l’on travaille bien ou pas, on est quand même payé ». Ce qui fait dire à certains que les qualifications ou les diplômes décernées par le système éducatif congolais ne valent que ce que vaut le pays, c’est-à-dire, pas grand-chose. Initié il y a déjà deux ans, les effets du recensement chiffré (non qualitatif) des agents publics de l’Etat qui avait révélé des nombreuses malversations se font toujours attendre. Les contrôles sont régulièrement annoncés mais inexistants sur le terrain à tel point qu’aucun fonctionnaire véreux n’est emprisonné jusqu’à lors.

Juste une incongruité pour noircir un peu plus le tableau. Pour obtenir un certificat médical ou une carte de vaccination aux services des Grandes Endémies juste à côté de l’hôpital Blanche Gomès de Brazzaville, vous n’avez même pas besoin de vous déplacer, envoyer seulement n’importe quelle personne munie de votre acte de naissance avec de l’argent, idem pour l’obtention d’un casier judiciaire ou d’un certificat de nationalité au Parquet Général de Brazzaville.

Les nombreux programmes de mise à niveau et de formation initiés par les Ouest-africains et les experts internationaux n’arrivent pas à moderniser l’administration congolaise.
La GAR (Gestion Axée sur les Résultats), une approche managériale qui a fait pourtant la preuve de sa pertinence et de son efficacité dans le monde entier. Elle constitue aujourd’hui un véritable outil de référence qui offre un cadre cohérent de planification et de gestion stratégique. Ce programme a considérablement induit des changements transformationnels partout où il a été mise en œuvre.

Organisée avec l’appui du Programme des Nations-unies pour le développement (PNUD), cette formation à un outil novateur de gestion fondé sur une planification rigoureuse, visant l’atteinte des résultats tangibles et mesurables à l’aide d’indicateurs fiables a été abandonné par les ministères et l’administration congolaise qui se complaît dans le camouflage et le manque de transparence.

Le programme « Libosso » décliné en différentes actions de formation portant sur des thèmes stratégiques pour le Congo-Brazzaville a été un fiasco. Ce programme consistait à former les cadres de la haute administration et les cadres managers. La base également était sensibilisée afin de provoquer un déclic. La pédagogie de ce programme était pourtant co-construite avec le comité de pilotage du programme « Libosso » constitué de fonctionnaires congolais de manière à adapter la pédagogie au contexte social et culturel du pays.
Autres temps autres slogans, nous en sommes aujourd’hui à la diversification de l’économie et chacun sait déjà comment se terminera ce slogan.




Programme après programme, formation après formation les fonctionnaires congolais restent imperturbables, inaccessibles aux différents changements et aux nouveaux concepts de travail tels la transparence, les normes, l’alternance des dirigeants et les contrôles qui ont prouvés leurs efficacités partout ailleurs. Les différents programmes de renforcements de capacités n’y changent rien. Et pourtant chacun sait qu’il ne peut y avoir une économie forte sans administration performante.

Le Congo Brazzaville est en train de mourir parce qu’on favorise la facilité et surtout parce qu’on donne la priorité au parent ou à l’ami qu’on ne peut pas sanctionner, c’est ce qu’on appelle la parentocratie familiale, clanique ou fictive. Or dans le monde du travail, le manque de sanction est synonyme à la mort.
Quand les congolais voudront enfin se réveiller, il sera très difficile de les remettre au travail tellement la culture de l’oisiveté a pris le pas sur la valeur travail. Sans le Travail, le Progrès est impossible ; quant à l’Unité du peuple congolais inscrit dans la devise, c’est presque un mirage. Notre devise (Travail-Unité-Progrès) n’est même pas un objectif mais un simple vœu pieux.

P E MAMPOUYA

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